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collectives sont gérées par Jumelage Marchand-Client De notre envoyé spécial aux États-Unis,
Jean-Paul Dubois Cette ville de l'État de New York a sa propre
monnaie et se passe très bien d'un billet vert qui, selon ses
habitants, ne sert qu'à enrichir les multinationales. Vous savez la meilleure ? Ça marche ! Ce que l'on fait? On est au chaud, dans une voiture, et l'on suit un homme qui pédale sur son vélo par une température proche de zéro. Ce que l'on voit? Un casque blanc en polystyrène, le bout d'une barbe rousse et le dos voûté de ce cycliste qui peine sous un voile de pluie et les bouffées du vent. Sa roue arrière remonte une gerbe d'eau qui ruisselle en cascade sur s n anorak. On a eu beau insister, tout à l'heure, pour l'emmener dans la berline, il n'a rien voulu entendre : Je ne conduis pas les automobiles. Et je ne m'assieds pas davantage dedans. C'est ma philosophie." La scène se passe à Ithaca, État de New York. Dans cette ville, la firme Borg Wagner fabrique, pour le monde entier, les boîtes automatiques des voitures les plus réputées. Mais pour changer de vitesse, Paul Glover vous dira que l'on n'a jamais rien inventé de mieux qu'un bon dérailleur à câble. C'est comme ça. Et il n'y a pas à discuter : "Je n'aime pas ce qui pollue. Je refuse aussi de prendre l'avion. À la rigueur, parfois, quand je n'ai pas le choix, j'emprunte le train. Lorsque, de surcroît, vous apprenez qu'il y a quelques années cet homme a mis six mois pour effectuer à pied la diagonale Boston-San Diego "afin de découvrir à quoi ressemblaient vraiment les tempêtes, les orages, les hommes et les animaux de ce pays". Vous pensez avoir affaire à un flâneur fêlé... Et vous ne pouvez pas vous tromper plus
allègrement car l'homme qui là, devant nous, trempé jusqu'aux os,
moulinant dans la
tourmente est l'économiste le plus astucieux de l'État, le
"banquier alternatif" le plus populaire, le plus zazou, et le
plus à gauche que la finance ait jamais connu. Le "New York
Times", le "Wall Street Journal", "Associated Press"
et même le magazine ultra capitaliste "Across the Board" lui
ont consacré de longs articles dithyrambiques. Cela est d'autant plus surprenant qu'il n'y a sans
doute pas au monde quelqu'un qui méprise plus l'argent en général, le
dollar en particulier que Paul Glover. Au point d'inventer et de lancer
en 1991, dans sa ville, une nouvelle unité monétaire. Dentes, il
imprime lui-même les billets que la plupart des commerçants, des
administrations et même une banque acceptent. A Ithaca, on estime que 2
millions de dollars de cette monnaie de singe sont aujourd'hui en
circulation. Cette devise locale s'appelle l' "Ithaca hour".
Et, consécration suprême, George Dentes, le procureur du comté, a récemment
annoncé qu'il en cuirait aux aigrefins tentés de contrefaire les
talbins bigarrés bricolés par Glover puisqu'ils seraient désormais
punis aussi sévèrement que s 'ils fabriquaient des faux dollars. Je
dirais que cela devrait être même plus durement sanctionné, ajoute
Paul. Car l'Ithaca hour est une monnaie réelle dont la contrepartie
représente le travail palpable de gens qui existent, tandis que le
dollar est une monnaie de Monopoly des espèces dépecées de toute matérialité,
qui n'ont plus d'équivalent or ni même argent, mais seulement celui
d'une dette nationale de 5 200 milliards de dollars. En Amérique, le
plus grand fabricant de fausse monnaie, c'est l'État. Ne vous y trompez pas. Ce discours n'est pas celui
d'un quelconque milicien anti-fédéraliste fascisant comme on en
rencontre un peu partout dans ce pays. Paul Glover serait plutôt tenant
d'un nouvel ordre économique bienveillant, reposant essentiellement sur
des marches de proximité, des marques de civilité et des échanges de
bons procédés. Évidemment, une telle théorie mérite d'être
explicitée. Ancien publicitaire et journaliste, diplômé de gestion
municipale, Glover se met en 1991 à observer les mouvements de l'argent
dans sa ville. Ce qu'il voit à Les banalités de base du capitalisme :
de puissantes compagnies, de grandes chaînes nationales de magasins qui
s'installent à Ithaca pour aspirer L'argent local avant de le réinvestir
ailleurs. Glover n'a plus alors qu'une idée en tête. Désamorcer
cette pompe à finance, diminuer le débit de ce vorace pipe-line, afin
de le remplacer par on système d'irrigation en circuit fermé. Que
L'argent tourne, circule, soit, mais sur place, entre sol. C'est alors
que lui vient l'idée de l'Ithaca hour, cette unité monétaire que l'on
ne pourrait gagner et dépenser que dans la Communauté. En vendant ou
en achetant des services et des biens produits localement. Et voilà
comment, pour lutter contre le capital, Glover se mit à battre monnaie.
Le plus difficile, dans cette histoire, Comment ça marche? "Le billet de base,
l'Ithaca hour, vaut 10 dollars, ce qui représente en gros le salaire
moyen horaire payé dans cette ville, explique Paul Glover. Prenons
maintenant un fermier qui vend pour 20 dollars de fromage. À la place
de la monnaie nationale, il reçoit donc deux heures de travail gratuit.
Avec ce petit capital, il achète par exemple les services d'un
menuisier, qui lui même fait appel au savoir-faire d'un mécanicien,
lequel utilise ces heures pour payer son chiropracteur, qui lui se sert
de ces billets pour s'offrir quatre places de cinéma, et ainsi de
suite. C'est un système sans fin qui grandit de lui-même, une économie
écologique, en vase clos, qui s'écarte du dollar et où le temps de
travail réel remplace les liquidité abstraites." Au début, l'affaire ne tournait que sur une
centaine de commerces. Aujourd'hui, ce sont 1 450 boutiques et
entreprises qui acceptent cette devise locale, et une revue publié tous
les deux mois remet à jour la liste des participants. À Ithaca, on
peut pratiquement tout acheter avec ces coupures. Des dîners en ville,
des réparations de toiture, des légumes, du mobilier et même des
voitures d'occasion. La mairie et la chambre de commerce ont avalisé la
devise, et l'Alternatives Federal Credit Union, une banque des plus
officielles, facture certaines de ses charges et quelques frais de crédit
en Ithaca hour, "Je ne suis pour rien dans le succès de cette méthode,
insiste Glover. Ce sont les gens de la ville qui ont permis que cela réussisse.
Parce qu'ils ont cru en ce système. Il faut dire qu'Ithaca est une ville qui a son
petit caractère et un certain point de vue sur le monde. Un jour, on a
voulu imposer une autoroute à ses habitants très sourcilleux sur l'écologie.
Après treize années de lutte, ils ont envoyé la voie rapide se faire
voir ailleurs. Une autre fois, c'est la prestigieuse université Cornell
qui a décidé d'installer un incinérateur à ordures dans la localité.
Le lendemain de l'annonce, un long article intitulé "Cornell tue
vos enfants" était publié sur Internet. C'est ainsi que l'incinérateur
partit en fumée. Quant à la toute-puissante chaîne McDonald's,
elle s'avisa il y a deux ans de monter un de ses fast-foods en pleine
centre-ville, juste à côté d'une sandwicherie tenue par on artisan
local. Il n'y eut ni protestion ni scandale. Simplement tout le monde
ignora superbement la pitance industrielle. Aujourd'hui, faute de
clients, le McDonald's a plié boutique, et des brioches à l'ancienne
trônent plus que jamais derrière les vitrines de son modeste voisin.
Et vous savez comment s'appelle le magasin de vêtements le plus chic du
comté ? "Angels
fly because they take themselves lightly". Tout cela pour dire qu'Ithaca est un cas. Une ville
suffisamment capricieuse pour ne pas s'en laisser conter lorsqu'il
s'agit d'argent. Mais le plus étonnant, c'est que ce système de troc
moderne fait des émules. Vingt-cinq villes, dont Hardwick (Vermont),
Waldo (Maine), Santa Fe (Nouveau Mexique) et Kingston (Canada), ont édité,
le plus légalement du monde, leur propre monnaie. Et cela grâce aux
conseils que Glover dispense sur Internet, mais aussi avec l'aide de son
kit de lancement, qu'il vend avec une vidéo pour 40 dollars. Une banlieue de Mexico tente elle aussi l'aventure,
et le jour de notre arrivée, sur son vélo, notre hôte filait à un
rendez-vous que lui avaient fixé des émissaires zapatistes désireux
de s'informer sur cette nouvelle forme d'économie. "Ils cherchent
un moyen de rendre financièrement viable leur révolution, de sortir
des circuits classiques de L'argent, dit Glover. Vous savez, cette forme
de troc est très intéressante pour des pays pauvres, et j'ai eu
plusieurs contacts avec des États africains." En attendant, à Ithaca, on peaufine le système.
À Printer Fine Line, l'imprimerie locale, on a mis au point une encre
qui change de couleur quand on frictionne les billets avec les doigts, et
qui rend les Ithaca Hours infalsifiables. De nombreux emplois qui
n'auraient pu être payés en dollars ont été créés grâce à cette
économie parallèle et sont rétribués à 100% en devise locale. De
nouveaux billets colorés ont également été émis l'heure (10 $),
deux heure (20 $), demi heure (5 $), d'un quart d'heure (2,5 $), et d'un
huitième d'heure (1,25 $) La librairie Autumn Leaves est un peu la banque
centrale du système. (C'est ici que l'on vient changer ses dollars en
Ithaca hours, jamais l'inverse. "Pas de spéculation, pas d'inflation,
observant Stephany Marx, le gérant. Nous émettons de nouveaux billets
quand cela est nécessaire, a mesure que l'organisation grandit. Et,
comme toutes les banques, nous remplaçons les coupures endommagées.
Pour faire basculer les derniers sceptiques, voici un florilège des
appréciations que les habitants de la ville portent sur leur monnaie.
Michael, graphiste : "Les Ithaca hours sont la meilleure chose qui
soit arrivée dans notre cité depuis l'invention du pain en
tranche." Joe, marchand de disques: "Cela reflète notre
philosophie, stimule notre agriculture, notre artisanat, et
responsabilise nos vies." Danny, électricien : "Notre argent
reste ici et nous nous entraidons, plutôt que d'enrichir des
multinationales." Dave, professeur d'économie : Cette organisation
parallèle crée un lien de solidarité et donne notamment la possibilité
à des chômeurs de trouver un emploi." Eli, rabbin : 'Les
"heures" sont une manière de rendre l'économie humaine, d'y
ajouter une note chaleureuse et fraternelle." Charlie, fabricant de
tambours: "Cette forme de troc nous permet, à ma femme et à moi,
de manger plus souvent au restaurant." Bill et Cris, marchands de légumes:
"Grâce a cet argent local, davantage de gens achètent des
produits du terroir. Cela a fait augmenter nos ventes, et nous nous
offrons désormais des petits luxes que nous n'aurions jamais pu nous
payer en dollars. " Voilà succinctement résumée l'oeuvre magique
de Paul Glover, ce cycliste activiste aimé des zapatistes et célébré
par la presse capitaliste. Le jour de notre départ, à l'aéroport, des
vols ont été annulés à cause de la force des bourrasques. En nous
tendant une main amicale, Glover dit : "Vous avez de la chance.
Pour un mois de novembre, il fait plutôt doux. Puis il enfourche sa bécane,
ficelle son casque sous son menton, toise les frimas, et tel un courant
d'air disparaît dans le vent. Réflexion: C'est une économie écologique, qui s'écarte du dollar et où le temps de travail réel remplace les liquidités abstraites )), dit de son système son fondateur, Paul Glover. Source http://www.lightlink.com/hours/ithacahours/french.html
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